À l’Assemblée générale des Nations unies,à New York, se joue aujourd’hui, entre autres, une partie du destin de millions de Yéménites.C’est un Calaisien d’adoption qui porte une part de leurs espoirs.

« Je suis ch’ti d’adoption et Calaisien de cœur. » Kamel Jendoubi, né à Tunis il y a soixante- six ans, a épousé Calais à la fin des années soixante-dix. Mais à l’époque, il ne le savait pas. Il menait de brillantes études à Paris et surtout, il militait auprès de diverses organisations de défense des Droits de l’homme et de soutien aux travailleurs tunisiens immigrés. C’est ainsi qu’il a rencontré Édith, jeune Calaisienne elle aussi engagée. Kamel Jendoubi a toujours milité. Quand il rentre dans son pays, diplômes en poche, c’est pour s’engager dans le secteur social, plutôt que dans le business auquel ses références semblaient le destiner. À l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, en 1987, il s’affiche rapidement dans l’opposition et profite de ses nombreux contacts en France pour dénoncer les coups de force, la torture et autres violations des Droits de l’homme. Cela ne dure- ra pas longtemps : après avoir été plusieurs fois arrêté, il doit se résoudre à l’exil en 1994.

 

« L’ONU affirme que la catastrophe humanitaire qui se joue actuellement au Yémen est la pire du monde. »

DES CRIMES DE GUERRE DE TOUTES PARTS

Avec femme et enfants, il s’installe donc… à Calais. Édith rentre chez elle. Même si le Comité pour le respect des libertés et la défense des Droits de l’homme en Tunisie, qu’il contribue à créer et qu’il préside, est basé à Paris. L’exil durera dix-sept ans, jusqu’à la chute de Ben Ali (« Mais qui aurait imaginé cela ?… ») en 2011.Alors, Kamel Jendoubi, toujours avec femme et enfants, rentre en Tunisie. Deux jours après la fuite du dictateur. Il est l’un des tout premiers à rentrer et son peuple ne s’y trompe pas : l’accueil est triomphal. « Je n’avais pas eu le temps de me faire faire un passeport, mais les gens m’ont littéralement arraché aux officiers des douanes. »

   Kamel Jendoubi, président d’un Groupe d’experts éminents chargé d’établir d’éventuels crimes de guerre au Yémen, présentera son rapport aujourd’hui devant la 73e assemblée des Nations unies. PHOTO AFP

 

 

Quelques mois plus tard, c’est autour de son nom que se fait la décision pour la présidence de l’instance chargée d’organiser les première sélections libres de l’Assemblée constituante. Logique :inlassablement, depuis des années d’exil, il s’était battu pour rassembler les forces d’opposition.En 2015, il est nommé ministre des Relations avec les instances constitutionnelles et la société civile et des Droits de l’homme. Il le restera deux ans, et c’est dans une presque retraite, à Calais donc, que l’ONU est venu le chercher pour le nommer président d’un groupe d’experts éminents chargé d’établir d’éventuels crimes de guerre au Yémen.À la fin du mois d’août, Kamel Jendoubi a présenté le premier rapport de son groupe. Il est formel : « Toutes les parties en présence ont commis des actions susceptibles d’être qualifiées de crimes de guerre. » Il parle de « violences sexuelles, de bombardements, de raids aériens », et aussi de « restrictions d’accès à l’aide humanitaire. » L’ONU affirme que la catastrophe humanitaire qui se joue actuellement au Yémen est la pire du monde (10 000 morts depuis mars 2015).Mais ce rapport implacable, qui vise autant les rebelles Houthis que la coalition de sou- tien au gouvernement, menée par l’Arabie saoudite, a provoqué des ré- actions ultra-violentes. « Ils sont devenus fous », dit-il. Tous. Et voilà Kamel Jendoubi (mais aussi la coordinatrice du groupe, qui est libanaise) menacé, insulté, visé par de fausses informations parties de médias in- fluents. Il cite Sky News Arabie, Arabia TV, des journaux de presse écrite… Et même s’il tente de minimiser le danger, c’est bien lui qui est en première ligne.En tout cas, Kamel Jendoubi présentera son rapport aujourd’hui devant la 73e assemblée générale des Nations unies, puis en fin de semaine à Genève, devant la 39e session du Conseil des droits de l’homme, où sera décidé (ou pas) le renouvellement de son mandat. Et en même temps, le destin de millions de ci- vils yéménites.

 

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