Alors que l’Allemagne et le Canada envisagent d’interrompre leurs exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite suite à l’affaire Khashoggi, la France se mure dans le silence. Raison de plus pour regarder “Mon pays fabrique des armes”, une enquête explosive sur cette filière diffusée ce mardi 23 octobre sur France 5.

L’industrie françai­se de l’armement, ce sont cent soixan­te-cinq mille emplois, quatre mille PME et 6,9 milliards d’euros de commandes émanant de pays étrangers en 2017. Si le poids économique du secteur est volontiers claironné par le gouvernement, obtenir des informations sur les exportations d’armes tricolores est une autre paire de manches. Lors de l’enquête qu’elle a menée pendant neuf mois, de juin 2017 à début 2018, la journaliste Anne Poiret s’est heurtée à une oppressante omerta. Son documentaire, Mon pays fabrique des armes, abonde en moments manifestes de gêne d’industriels et de politiques rechignant à faire le lien entre armes et guerre et met en lumière les silences et les invocations pavloviennes du secret défense. « Ayant déjà été éconduite par le constructeur de missiles MBDA lors d’un précédent film, je me doutais que je n’aurais pas accès aux usines, commente-t-elle. Mais je ne m’attendais pas à un tel degré d’obstruction. »

[…] Seize ONG ont appelé, début septembre, Emmanuel Macron à suspendre les transferts d’armes à Riyad.

Car, depuis quelques mois, les expor­tations françaises commencent à être questionnées. Le 8 février 2018, Envoyé spécial diffuse le reportage ­Yémen : les enfants et la guerre (1) , dans ­lequel des enfants yéménites appellent les puissances européennes à stopper les ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Les téléspectateurs sont bouleversés. Le lendemain, Florence Parly, invitée de la matinale de France Inter, est ­interrogée par un auditeur sur l’utilisation d’armes tricolores au Yémen.

Plusieurs ONG, dont Amnesty, tentent de documenter l’utilisation d’armes françaises dans ce conflit, comme dans la répression de la population égyptienne. Seize d’entre elles ont appelé, début septembre, Emmanuel Macron à suspendre les transferts d’armes à Riyad. L’étau commence à se resserrer sur le pouvoir. En avril, le député LREM Sébastien Nadot a réclamé l’ouverture d’une commission d’enquête. Six mois plus tard, sa demande est toujours en suspens… « La guerre au Yémen est un cas d’école. La démar­che de Sébastien Nadot est aussi de créer le débat, estime Anne Poiret, et d’élargir la volonté de transparence à la question de l’armement en général. » Mettre enfin le sujet sur la table. Ce que tente aussi d’imposer son documentaire, qui trouve au moment de sa diffusion un écho inattendu dans l’actualité. Suite à l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, la chancelière allemande Angela Merkel a estimé le 21 octobre que les exportations d’armes à destination de l’Arabie saoudite « ne peuvent pas avoir lieu dans les circonstances actuelles ». De l’autre côté de l’Atlantique, le premier ministre canadien Justin Trudeau « n’exclut pas », quant à lui, d’annuler un contrat d’armement de 10 milliards d’euros à destination de Ryad. La France, elle, continue à se murer dans un silence de plus en plus gênant. Jusqu’à quand ?

 

Source : site web télérama

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