Depuis mars 2015, Riyad fait tout pour réinstaller au pouvoir le président Abdrabbo Mansour Hadi, chassé de la capitale Sanaa par les rebelles yéménites houthis, soutenus de leur côté par l’Iran. Parmi les méthodes pour épuiser le pays, l’Arabie Saoudite et ses alliés imposent un blocus quasi-total du port d’Hodeida, après avoir accusé les rebelles chiites d’y faire transiter des armes venues d’Iran. Résultat, trois ans après le début de la guerre, le Yémen est dans une situation humanitaire catastrophique. La directrice des programmes et des opérations de l’association Care International au Yémen, Jolien Veldwijk, assiste à la dégradation de la situation de jour en jour : «L’apport de nourriture est toujours bloqué par l’Arabie Saoudite au port d’Hodeida. Ce qui passe est très mince et ne suffit pas à nourrir la population. Les rations acheminées pour un mois tiennent à peine deux semaines. La moitié des Yéménites ne savent pas comment ils obtiendront leur prochain repas.» Elle raconte les routes bloquées par les conflits, les écoles et les hôpitaux détruits, le manque d’eau et l’absence d’électricité. «Les gens fuient dans les régions voisines. Ici, les combats continuent de manière très forte pour l’accès au port, et si je devais estimer le nombre de raids aériens à Hodeida, je dirais 25 à 30 par jour.» Sur place, l’association yéménite Mwatana recense les obus qu’elle retrouve. Sur son site, des photos montrent des bombes américaines et allemandes, «mais ça pourrait être des anglaises, des françaises», relève Jolien Veldwijk.

«Procédures rigoureuses»

La situation au Yémen ne semble toutefois pas préoccuper autant que les circonstances de la mort du journaliste saoudien Khashoggi.

«Je suis dans l’espoir que cet épisode tristement célèbre déclenche un nouveau regard démocratique sur nos relations avec ces pays, ces dictatures difficiles. Il ne faut pas couper toutes nos relations, mais nous devons questionner notre vente d’armes si les utilisations qui en sont faites sont problématiques», reconnaît de son côté le député LREM à la commission des affaires étrangères, Sébastien Nadot. Le chargé d’études à l’Observatoire des armements Tony Fortin affirme que la France livre des armes à l’Arabie Saoudite en toute connaissance de cause : «Les frégates que l’on a vendues à l’Arabie Saoudite servent sûrement aujourd’hui au blocus du port d’Hodeida et cela a des conséquences terribles sur la population.» Et d’ajouter : «Le gouvernement a lui-même préparé cette guerre : les transferts d’armes ont explosé peu avant et pendant le conflit, et il faut savoir que les contrats d’armements sont préparés cinq ans à l’avance pour un conflit.»

La France a en effet conclu, en 2013 et 2014, des contrats de modernisation de frégates saoudiennes. Mais impossible, par manque d’information, de connaître de manière certaine l’origine des frégates bloquant Hodeida. Et dans le cadre du fameux Saudi-French Military Contract (SFMC) portant sur plus de 3 milliards d’euros d’achat de matériel terrestre, l’industriel français Nexter a fourni à l’armée saoudienne de nombreux véhicules blindés et de redoutables canons Caesar avec leurs munitions de 155 mm. On ne sait pas si cet arsenal vendu par l’Hexagone est effectivement utilisé dans le conflit. L’an dernier, la ministre des Armées, Florence Parly, contournait les questions de Libération en expliquant que la France exportait des armes «en suivant des procédures rigoureuses», tout en plaidant «auprès des Emirats et de l’Arabie Saoudite pour ouvrir un accès aux humanitaires» au Yémen. En avril, Nadot a proposé une résolution pour une commission d’enquête parlementaire : «En tant qu’élus, c’est aussi notre mission de contrôler l’action du gouvernement, alors j’ai d’abord posé des questions écrites, puis en huis clos, parfois en coulisses, sur le sujet. Et ce qui est ressorti, c’est « le Yémen, circulez il n’y a rien à voir, on ne fait rien de mal, on respecte le droit ». La réalité est que la France fournit énormément d’armes aux pays belligérants, elle a des responsabilités, et il y a un risque pour qu’on enfreigne des traités internationaux.»

Deux régulations encadrent la vente de ces équipements, dont le Traité sur le commerce des armes, ratifié par la France en juillet 2016. Ce document a pour objectif de réguler les transferts d’armes et de prévenir les transferts irresponsables d’armes classiques. Selon les termes du traité, si ces dernières peuvent potentiellement être utilisées contre des populations civiles, la vente ne doit pas être conclue. La deuxième régulation, européenne cette fois, est le guide d’utilisation de la position commune sur les exportations d’armements datant d’avril 2009. Parmi les huit critères de refus de vente se trouvent le non-respect des droits de l’homme dans le pays de destination finale, l’engagement du pays acheteur dans des tensions et des conflits armés et l’atteinte à la préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales. «Les ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite enfreignent clairement ces règles, mais il n’y a pas d’autorité externe, ni aucune sanction, résume Tony Fortin. L’exécutif s’autorégule : il est en charge de la vente et de l’exportation des armes, puis en charge de vérifier que ses ventes sont dans les règles. C’est un double jeu.»

«blocage gouvernemental»

Favorable à un contrôle des exportations d’armes via une commission parlementaire, Sébastien Nadot, est suivi par une centaine de députés de tous bords politiques et soutenu par des ONG. «Je me suis dit que si tout se passait aussi bien que les ministères le disent, alors je devais pouvoir le vérifier. Mais je me suis rendu compte que le droit de contrôler ne s’appliquait pas à toutes les questions, et la vente d’armes fait partie des zones où il n’y a aucun contrôle démocratique.» Sa proposition ne reçoit aucune réponse. Il dénonce le manque de débat, l’absence d’implication des parlementaires : «On nous montre simplement les quelques informations que l’on veut bien nous donner. Il y a un blocage gouvernemental sur la question. Nous sommes dans l’attente d’une commission parlementaire, dans l’attente d’une mission d’information sur le système des ventes d’armes en France», annoncée par Marielle de Sarnez, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, en juillet. «Tout est secret-défense et très opaque.»

La Suède, les Pays-Bas et l’Allemagne ont suspendu leurs exportations vers l’Arabie Saoudite. Mais la France reste silencieuse sur le sujet, malgré les demandes répétées d’ONG et de députés d’ouvrir des instances de débat et de contrôle. «En Allemagne, les parlementaires sont consultés, peuvent manifester leur désapprobation et déposer des motions sur les exportations d’armes. En Suède, les licences d’exportations sont soumises à l’approbation du Parlement», soutient Tony Fortin.

En France, rien de tout cela. La seule information dont dispose le grand public, au même titre que les parlementaires, est le rapport annuel sur les exportations d’armements de la France, réalisé par les ministères des Affaires étrangères, de l’Economie et de la Défense, conjointement en charge de délivrer les autorisations de vente d’armes aux industriels français. Tony Fortin assure que l’exécutif ne prend en compte que l’intérêt économique des ventes, sans se soucier de les fournir à des Etats qui ne sont pas des démocraties ou qui sont soupçonnés de crimes de guerre. «Dans les contrats d’armement, nous assurons la maintenance et l’assistance des armes : cela peut durer des décennies. Certaines sociétés d’armement françaises se sont installées sur place et travaillent avec des Saoudiens, explique-t-il. Il y a également la base militaire d’Abou Dhabi, vitrine de l’armement français. Tout cela, c’est une dépendance qu’on a nous-même construite, et maintenant que nous avons les pieds et poings liés, c’est plus difficile de se désolidariser de l’Arabie Saoudite. La France s’est rendue prisonnière de programmes qu’elle a elle-même lancés.»

Emmanuel Macron et Florence Parly étaient mardi au salon Euronaval, le rendez-vous mondial pour les technologies navales. Le Président a refusé de répondre aux questions des journalistes sur un éventuel arrêt des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite. Florence Parly a quant à elle affirmé que «la première des priorités [était] quel’enquête [sur l’affaire Khashoggi, ndlr] soit menée et que cette enquête soit crédible». Cesser d’alimenter en armes françaises les responsables d’un conflit qualifié de «pire crise humanitaire au monde» par l’ONU serait sans doute aussi «prioritaire»

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